Par Rémi Hugues.
« Anticiper le pire pour l’éviter » est l’acte politique par excellence
Le christianisme n’invalide pas cette hypothèse* quand il soutient que la Matière, ensemble de particules réparti de manière hétérogène sur l’étendue du Cosmos, apparut à la suite d’un acte impératif de Dieu. « La vérité et la vie » : voilà d’après les Évangiles comment se présentait Jésus-Christ. La vérité est la vie, pourrait-on ajouter.
Le fiat lux fut le coup d’envoi d’un processus qui consistait à créer la Matière. Le Verbe est par essence vérité ; en outre il est à l’origine de toute matière. Peut-on par conséquent attribuer à l’homme une prérogative divine ? Une telle attribution ne peut se situer sur le même plan.
Or, rappelons-nous que la Tradition dit que l’homme est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Ce n’est point hausser indûment à l’égal de Dieu la femme lorsque l’on dit qu’elle donne la Vie. Nous sommes dans deux ordres différents. La vie sociale des hommes est inséparable de leur vie matérielle, laquelle consiste à agencer et à réagencer les composantes de la matière, en même temps qu’ils s’efforcent à mieux la connaître. En apprendre sur les corps physiques, c’est autant ratiociner que lutiner. Le mâle, dans la Bible, « connaît » la femelle pour enfanter. Dans tous les cas, l’acte de connaître est un acte de génération, de production, de création.
L’homme est le jardinier de Dieu, il doit, si l’on peut dire, créer la création, s’assurer par un effort maintenu, par un travail incessant, par une vigilance qui n’admet aucune pause, que le « chaos » de la nature soit transformé en harmonie de la culture.
Cet effort, ce travail, cette vigilance, ont érigé stèles, routes, ponts, aqueducs, cathédrales, tours, vaisseaux, avions, ordinateurs, etc. Ce qui a permis ces inventions, c’est un système discursif, à qui l’on donne le nom de civilisation quand il atteint le plus haut degré de sophistication et de raffinement.
Ces objets, et ce qui compte plus, ces systèmes au sein desquels ils sont nés, constituent une matière dans la mesure où ils forment le réel social, la totalité des choses qui se rapportent directement à la condition humaine, que ce soit de la matière brute, première, utilisée car on lui accorde une valeur d’usage, les objets manufacturés ou des symboles. C’est pourquoi la vérité est effectivité, praxis. Elle se vérifie en acte, par les actes. Une théorie s’évalue en fonction des implications concrètes qu’elle contient. Si je dis qu’en 2025 s’abattra une catastrophe sur New York et qu’il s’avère que le cataclysme ait bel et bien lieu, la vérité ne se trouve pas dans la pensée émise, mais dans les manifestations de cet événement tragique au moment où elles se produisent.
Mais si cette pensée se transmet à des esprits lui prêtant une certaine crédibilité, un élan peut sourdre et prévenir le mal. Les discours performatifs sont des moteurs pour l’action, soit des reconfigurations de la matière.
La base de cette performativité est le « tenu pour vrai » : ce qui pose le problème de différenciation entre ce qui est authentiquement vrai et ce qui est cru.
L’épisode narré dans la Genèse de la Tour de Babel est en mesure d’illustrer pertinemment cette question du rapport entre vérité et matière. Ce qui motiva son érection fut la peur. La crainte d’un nouveau Déluge. Ainsi était le discours qui influença ceux qui initièrent ce projet architectural : « nous courrons le risque d’une nouvelle montée des eaux, quand Dieu le décidera ». Et Nemrod et les siens d’imaginer un lieu durablement fixé sur le sol suffisamment élevé pour être à l’abri du prochain épisode diluvien.
Poussés par ce discours plein de prévoyance, discours éminemment politique – Julien Freund estimait qu’ « anticiper le pire pour l’éviter » est l’acte politique par excellence – les hommes commencèrent la Tour.
Mais ce discours occultait – ou omettait – la promesse adressée par Dieu à Noé qu’aucun Déluge ne se produirait jusqu’à la fin des Temps. L’absence de véracité de ce discours a pour effet l’échec du projet qu’a porté ce discours. D’où l’inadéquation entre le réel projeté et le réel avéré. L’erreur – ou le mensonge ? ou les les deux mêlés ? – est inféconde, et Babel reste à jamais une œuvre inachevée. L’imperfection de la Tour inachevée, après la confusion du langage par les 70 anges, reflète l’imperfection du discours qui a présidé à sa construction.
Une telle explication a été largement oubliée, et c’est un propos allégorique qui a pris sa place. On prête aux constructeurs de Babel des intentions démiurgiques. Ils auraient voulu se hisser au rang de Dieu, atteindre le Ciel, pas seulement au sens propre. Cette « thèse » de l’hybris n’est pas inexacte, mais elle est vague. Or l’intellect affectionne plus la précision, sinon le principe aristotélicien de non-contradiction n’aurait jamais vu le jour. L’intellect peut de surcroît être en proie à l’inflation, pour reprendre ce terme qu’utilise Carl G. Jung, le sortant du champ purement économique. Ce qui signifie que l’intellect peut être affecté par la démesure. (Suite demain, vendredi) ■
* Philo · Vérité et Matière [1]
À lire de Rémi Hugues Mai 68 contre lui-même (Cliquer sur l’image)
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