
Par Laurent Làmi.
Ces analyses des forces en présence et en mouvement dans l’Orient compliqué, vu notamment sous l’angle de la politique libanaise, peuvent, naturellement, prêter à discussion et à débat…
Le 9 janvier 2025 la Chambre des représentants de la République du Liban, élisait Joseph Aoun, à la tête de l’Etat après plus de deux années de vacances du pouvoir, et douze sessions électorales infructueuses.
Moment historique dans la politique libanaise
Pour un Français qui vit dans un pays où la simple absence de majorité depuis sept mois constitue une crise inédite, la situation au Pays du cèdre semble hors norme.
Et si son histoire paraît plutôt familière de ce type de blocages (on se souvient des deux ans de blocages entre 2014 et 2016 et des 23 tours de l’élection 2007-2008), tout comme du choix d’un Président anciennement Commandant des Forces armées libanaises (son prédécesseur Michel Aoun, Michel Sleiman ou plus anciennement Fouad chehab, élu président en 1958, l’ont été), la clôture de de cette énième crise politique semble porter les germes de changements profonds et résonner différemment dans l’esprit de Libanais pourtant habitués aux promesses de réformes.
Le Liban, de par son régime confessionnaliste, associant des charges politiques et administratives précises, et en proportions déterminées pour chaque communauté religieuse du pays, selon leur importance démographique (supposée) ; et plus largement, du fait du poids des structures communautaires (application de différents droits, importance des écoles privées, poids des responsables religieux, et persistance des groupes armés indépendants comme le Hezbollah ou les Phalanges chrétiennes) est régulièrement l’objet de blocages politiques.
[Il ne faut cependant pas croire que la politique libanaise, et les couleurs politiques se résument à leur appartenance religieuse].
Ces divisions, que l’on peut qualifier d’internes, sont exacerbées par les nombreuses ingérences étrangères, régulières et peu dissimulées, cherchant à faire basculer ce petit Etat pivot dans un giron ou l’autre.
Si le qualificatif d’État tampon est aujourd’hui remis en question, comme dépossédant les Libanais de leur valeur propre et de leur complexité culturelle, le Liban ne reste pas moins un terrain d’affrontement, tantôt par l’influence feutrée, tantôt par les armes des acteurs de la région.
Or aujourd’hui, l’Etat libanais, pourtant historiquement faible et limité par une constitution consacrant le poids démesuré des communautés religieuses, et les velléités de ses voisins et “parrains”, dispose de moyens réels de fortifier sa structure et son autorité.
Loin de la paix intercommunautaire, type serrage de main et tape sur l’épaule qu’on pensait suffisant pour concrétiser les accords d’Oslo de 1993, ou de la fusion des membres des différentes confessions dans la modernité mondialisée et consumériste, cette stabilité retrouvée n’a pu être possible que par la victoire d’un camp sur l’autre.
La défaite du Hezbollah a dégagé le champ politique libanais.
En l’occurrence Israël, par son acharnement à vouloir détruire le Hezbollah libanais soutien inconditionnel du Hamas, depuis les attaques du 7 Octobre, a permis de détruire une part importante de sa structure, alors qu’en parallèle la chute de Bachar el-Assad en Syrie (Photo) a brisé “l’Axe de la résistance” iranien, et libéré le Liban de l’ombre d’un régime allié de la milice chiite, et enclin à l’ingérence. Pour résumer, les forces du Hezbollah ont été expugnées à l’intérieur du Liban tandis que son soutien et relais extérieur direct n’est plus.
Ajouté à cela un contexte international favorable, l’élection de Donald Trump à la maison blanche, grand allié d’Israël et partisan d’une politique d’extrême fermeté à l’égard de Téhéran ; l’aide potentielle de reconstruction accordée par les pays du Golfe, qu’ils conditionnent à la formation d’un gouvernement, et mieux encore, à l’exclusion du Hezbollah ; et enfin un ras-le-bol latent envers ce dernier qui, s’est décrédibilisé par son attaque unilatérale envers Israël l’an dernier, les dégâts et l’invasion du sud par Tsahal, et la perte du gros de ses forces vives ; et c’est tout le flot d’une conjoncture historique qui noie cet Etat dans l’Etat, ennemi de la stabilité et de l’existence du Pays du cèdre.
Son pouvoir de menace armée ayant été affaibli dans les faits comme dans les esprits, sa capacité à influencer et menacer l’Etat s’est considérablement réduite faisant du “Parti de Dieu” le paria d’un champ politique libanais dégagé.
Les élections présidentielles ont ainsi permis la victoire d’un ferme opposant au Hezbollah, et dont le premier ministre (traditionnellement sunnite), Nawaf Salam, ouvertement laïc, n’a pas requis le soutien du parti chiite.
Alors que la constitution du gouvernement touchait à sa fin il y a quelques semaines, l’ancien Président de la Cour internationale de justice a même ouvertement déconsidéré le candidat proposé par le tandem Hezbollah-Amal pour le cinquième portefeuille ministériel réservé aux chiites, qui eurent tendance à croire, par le passé, que la représentation chiite au parlement constituait leur monopole.
La présentation du gouvernement samedi 8 février, confirme le déclin d’influence du “Hez”, qui, conformément aux exigences américaines, n’obtient aucuns portefeuilles ministériels, et ce, pour la première fois depuis 2008, tandis que le Amal doit se contenter d’un ministre, Fadi Maki, qu’il n’a même pas nommé directement et provenant du Courant Chiite Libre (CCL), qui leur est opposé. Les deux poids lourds chiites ont ainsi été forcés d’accepter que le quota gouvernemental de leur confession soit représenté par cinq ministres qui ne leur sont pas affiliés, et qui plus est, de nationalité libano-américaine (permettant aux Etats-Unis d’intervenir directement en cas de blocage et de prendre des sanctions restrictives à l’égard de ses ressortissants-ministres).
Surtout, le tandem chiite n’obtient pas le tiers de blocage traditionnel leur octroyant un pouvoir de veto et la capacité de faire chuter le gouvernement et perds des ministères clés.
Leur allié, le Courant Patriotique Libre (CPL) est complètement exclu de ce gouvernement, lui qui était l’une des forces politiques majeure dont faisait partie le précédent Président, tandis que les Forces Libanaises (FL) de Samir Geagea (parti chrétien et patriote) obtiennent un nombre de ministères records (cinq), à égalité avec les ministres affiliés au Président.
On note également la présence d’un ministre Kataëb, formation nationaliste essentiellement chrétienne dirigée par Samy Gemayel, respectivement fils et neveu de deux anciens Présidents, Amin Gemayel et Bechir Gemayel.
Les chrétiens sont donc en position de force avec les sunnites, dont cinq sont directement sous l’influence du Premier ministre (et dont deux sont d’ailleurs pro-chrétiens), pour rebâtir un pays ruiné par les crises et la guerre, et revitaliser une identité fragmentée entre ses composantes. Les Chiites mis sur la touche, et ne disposant plus de la force de frappe du Hezbollah, ou de l’ombre du parrain iranien tout puissant, devront renoncer à prendre le parti de l’étranger et consentir à la construction de l’identité nationale libanaise, qu’ils le veuillent ou non. Le Liban n’est ni à vendre, ni à conquérir, et ses habitants ont aujourd’hui la possibilité d’espérer une politique se préoccupant du sort de leur pays, plutôt que des intérêts de leurs voisins.
La construction de l’Etat libanais, et le renforcement d’un réel sentiment d’appartenance national pourrait bien être un tournant majeur dans l’histoire récente du Proche-Orient.
C’est à cet égard que ce moment politique paraît historique.
Un Moyen-Orient en pleine recomposition
Si le Liban est une des clés de compréhension de cette région par la diversité des intérêts régionaux qui s’y affrontent, nous pouvons prudemment établir le constat des nouveaux rapports de forces, et, à la lumière du passé, émettre quelques conjectures sur leurs évolutions.
L’Iran qui croyait pouvoir exister par la force et la terreur de ses missiles et milices, perd la main. Les Etats du Golfe, et notamment l’Arabie Saoudite de Mohammed Ben-Salmane, sortent renforcés de ce recul, qui semble annoncer une période de paix et de reconstruction. Riyad, qui auparavant espérait jouer sur les équilibres et pacifier la région par la détente avec le voisin Iranien (mars 2023), puis avec Israël, dont les signes d’une normalisation prochaine apparaissaient début 2023, a vu ses efforts ruinés par l’attaque du 7 octobre.
Le retour d’une paix, non plus envisagée par des équilibres d’arbitrages, mais par la défaite du camp iranien, peut laisser place aux projets économiques et commerciaux dans la région.
Si la guerre et la polarisation des acteurs régionaux est à l’avantage de la puissance militaire iranienne, la paix, synonyme de confiance et de stabilité des marchés, est à l’avantage des pétro-monarchies.
Le président par intérim du nouveau régime de Damas, Ahmed al-Charaa, a par ailleurs effectué sa première visite à l’étranger à Riyad le 2 février (Photo ci-contre), à l’issue de laquelle celui-ci a fait part de la volonté du prince héritier saoudien de participer à la reconstruction de la Syrie. Une rencontre prenant place trois semaines après la tenue en Arabie Saoudite d’une réunion sur la situation syrienne accueillant des Ministres des Affaires étrangères européens et de pays du Moyen-Orient, au cours de laquelle, Riyad a, par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Faisal bin Faran, appelé à “lever les sanctions unilatérales et internationales imposées à la Syrie”.
Si l’Iran existe en finançant la guerre, l’Arabie Saoudite veut rayonner dans la région en reconstruisant les zones dévastées. Beyrouth sud, la Syrie, et, qui sait, pourquoi pas en participant à la “Gaza Riviera” si Trump et Netanyahu le lui permettent ?
Un déclin durable de l’influence iranienne à prévoir ?
Cette double défaite régionale iranienne, au Liban, et en Syrie – et à laquelle on peut ajouter la destruction de Gaza et l’affaiblissement du Hamas, soutenu par Téhéran – peut être annonciatrice d’un déclin durable de l’influence de Téhéran dans la région.
Pourquoi ?
Les pertes matérielles et humaines que signifient ces défaites sont assez conséquentes pour l’Iran, qui a investi énormément et sur une longue durée (création du Hezbollah en 1982) pour maintenir ses relais en place, ainsi que pour soutenir le coût d’une activité constante (hiérarchie, salariés, arsenal, frappes aériennes régulières, corruption et lobbying…).
Le Hezbollah, principalement subventionné par le régime des Mollahs, affichait jusque-là un budget d’entretien estimé à 1 milliards de dollars par an. Mais plus qu’un coût financier, le Hezbollah représentait l’œuvre d’une longue implantation dans l’ordre régional, au Liban notamment, dans le sud chiite, et dans sa vie politique. Et ce, au point de surpasser (théoriquement) les forces de l’armée régulière libanaise et de constituer une force politique capable de bloquer le gouvernement, en plus de le menacer d’un soulèvement armée.
Le système d’ancrage et d’entretien du “Parti de Dieu” était assenti sur place par le CPL de Michel Aoun, son allié (et compromis avec le Régime Baasiste syrien, allié iranien), qui permettait aux quartiers chiites, par le pacte, dit “mafia-armes”, de bénéficier d’un approvisionnement gratuit et continue en eau et en électricité (dans un pays en proie aux pénurie c’est fort), et l’import d’armes depuis l’Iran, en échange de pot-de-vin, du soutien du Hezbollah au parlement, et en terme de renseignements politiques.
Ce système véreux est désormais terminé, en grande partie du fait des conséquences de la guerre totale entre Israël et le “Hez”. Ce dernier y perd, entre le 8 octobre 2023 et l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 27 Novembre 2024, 30% de ses effectifs et 75% de ses munitions selon les estimations d’Israël (d’autres chiffres peuvent être trouvés et résultent des difficiles estimations réelles des forces de la milice qui diffèrent certainement des déclarations officielles). Parmi ses forces vives, de nombreux cadres, et notamment ses principaux dirigeants, ainsi que des soldats expérimentés, vétérans de la guerre de Syrie, ont été tués, réduisant à peau de chagrin sa structure interne et son efficacité.
Le portefeuille du ministère de l’énergie et de l’eau, fief chiite, est, aujourd’hui, entre les mains du maronite Joe Saddi des Forces Libanaises, mettant officiellement fin aux système de corruption des ressources en eau et électricité au bénéfice des chiites.
Ensuite, Israël, désormais adepte d’une destruction totale de ses ennemis frontaliers non-conventionnels, occupe toujours le sud-Liban, bastion chiite, et surtout, avec le soutien inconditionnel de la toute fraîche seconde administration Trump, sera davantage encline, si cela est possible, à intervenir chez ses voisins au moindre signe de résurgence – et ce sans avoir à y mettre les formes.
L’élection du milliardaire à la Maison Blanche signifie également le retour d’une politique de “pression maximale” sur l’Iran, et l’absence de compromis envers les groupes qui lui sont affiliés. On se souvient de l’assassinat du gardien de la révolution iranien, Kassem Soleimani (Photo) le 3 janvier 2020 ordonné sans l’accord du Congrès et au su des conventions internationales. On ne doute pas qu’une politique similaire puisse être reprise par Washington sous l’administration Trump II, et puisse s’avérer suffisamment dissuasive pour imposer un reflux des milices chiites et de l’influence régionale iranienne. Il faut enfin prévoir une pression économique accrue à venir sur les exportations de pétrole persan si de nouvelles sanctions américaines venaient à viser ses partenaires commerciaux, dont le plus gros client est la Chine, suivis de la Turquie.
Enfin, la chute du régime de Bachar el-Assad, même si c’est au profit d’un islamiste en cravate, a l’avantage de briser “l’axe de la résistance”, et met un coup à l’influence iranienne dans la région, en l’excluant de Damas, la coupant de la Méditerranée et du sud-Liban pour la limiter, pour le moment, aux milices chiites irakiennes et aux houtis yéménites.
La politique étrangère d’un régime syrien mené par Hayat Tahrir al-Cham est pour le moment floue, et semble être la neutralité (malgré plusieurs tirs et heurts à la frontière libanaise récemment) en attendant sa stabilisation et la reconstruction du pays. L’attitude des occidentaux à l’égard du nouveau régime sera également déterminante pour bénéficier des capitaux étrangers et ne pas se retrouver sous un blocus de sanctions, voire subir une intervention militaire.
Le Moyen-Orient est donc plus que jamais dans une phase de recomposition interne des forces qui le composent. La défaite des partis chiites au Liban illustrant la défaite régionale de l’Iran, un parallèle engageant peut être fait pour envisager le début d’une phase de stabilisation qui, au pays du cèdre, pourrait bien se traduire par la construction d’un État solide reposant sur une identité reconnue. ■ LAURENT LÀMI
Bibliographie :
• À combien peut-on estimer les pertes humaines du Hezbollah dans la guerre contre Israël ? – L’Orient-Le Jour, 30/12/2024.
• Au Liban, un nouveau gouvernement, dirigé par Nawaf Salam, a été formé, après plusieurs semaines de difficiles tractations, Le Monde, 08/02/2025.
• Formation du gouvernement : face au tandem chiite, Nawaf Salam a les cartes en main – L’Orient-Le Jour, 22/01/2025.
• Gouvernement: rupture avec les effets du 7 mai 2008, Ici Beyrouth, 10/02/2025.
• Gouvernement: Salam et les Forces libanaises obtiennent la part du lion, Ici Beyrouth, 08/02/2025.
• Hezbollah : d’où proviennent ses sources de financement ?, Capital, 25/09/2024.
• Iran, drogues, cryptomonnaies : l’empire financier du Hezbollah, Courrier international, 27/11/2024
• Iran : fiche pays, Analyse économique des risques | Coface, septembre 2024.
• La Syrie courtisée par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, Le Point, 06/02/2025.
• Le Hezbollah Sévèrement Affaibli : L’ampleur Des Destructions De Lanceurs Révélée – i24NEWS, 08/09/2024.
• Les principaux commandants du Hezbollah tués par Israël depuis l’ouverture du « front de soutien » – L’Orient-Le Jour, 30/09/2024.
• Syrie: «Les pays du Golfe voient dans la situation à la fois un motif d’inquiétude et des opportunités», rfi, 12/12/2024.
• Transition politique en Syrie : l’Arabie saoudite appelle à lever les sanctions contre Damas, FRANCE 24, 12/01/2025.
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Lu cet article très intéressant. Je m’inquiète quand même pour les chrétiens de Syrie, qui, eux, sont massacrés par les islamistes.qui ont pris le pouvoir. Bachar, les protégeait. En Israël, les chrétiens ne sont pas massacrés mais sont très mal traités et on leur crache dessus dans la rue. Donc dans tous les cas ce n’est pas facile d’être chrétien au Proche-Orient.
Le cher Liban, du fait de sa nature composite, peut-il vraiment retrouver un temps d’ordre et de prospérité, de vie heureuse comme il a connu autrefois ? Cet article le donne à espérer. J’avoue que j’ai du mal à y croire avec un peu de certitude.