
Par Pierre Builly.
Les inconnus dans la maison d’Henri Decoin (1942).
Chantier de jeunesse.
Introduction : Maître Loursat avocat de province abandonné par sa femme dix-huit ans auparavant, a sombré dans la mélancolie, le dégoût et l’ivresse. Dans sa maison trop vaste dont il n’occupe qu’un étage a grandi sa fille, Nicole, élevée sans affection. Un jour, un cadavre est découvert chez lui, un ami de sa fille est inculpé.
Ce n’est pas un grand film, Les inconnus dans la maison, mais c’est un film important de l’histoire du cinéma français, qui a suffisamment durablement marqué les esprits pour que, cinquante ans après sa réalisation, Georges Lautner, sans doute en panne d’inspiration en ait fait un remake infâme avec un Belmondo gagattant, intitulé L’inconnu dans la maison.
On ne peut dire qu’Henri Decoin ait incommensurablement plus de talent que Georges Lautner : l’un et l’autre ont été de bons artisans du cinéma français, à l’œuvre variée, parsemée de réussites plaisantes et de médiocrités assumées. Mais Decoin a eu la chance infinie de trouver en Raimu, qui n’a plus alors que trois ou quatre ans à vivre, un de ces acteurs qui illumine tellement un rôle que l’on passe volontiers sur d’autres insuffisances.
Insuffisances surtout manifestes, d’ailleurs, dans le jeu exalté et naïf des cinq jeunes crétins qui, étouffant dans l’atmosphère rancie de la petite ville confite et crasseuse où ils vivent, tentent, pour s’en échapper, d’enflammer leur vie sans se faire prendre, jouant avec le feu avec leurs toutes petites allumettes; à part Mouloudji, d’ailleurs à peu près aussi mauvais que les autres, aucun n’a d’ailleurs fait la moindre carrière cinématographique (curieusement, le plus épouvantable acteur, Marc Doelnitz, est devenu, après la guerre, une des grandes figures de l’intelligentsia germanopratine). (En revanche, les adultes acteurs sont tous excellents : Gabrielle Fontan, Jean Tissier, Jacques Baumer, Héléna Manson, Noël Roquevert)…
En fait, le film est assez déséquilibré : manichéen dans la peinture des adultes, tous peureux, lâches, minables, quelle que soit leur position sociale, comparés à la fraîcheur des jeunes gens ; surtout déséquilibré dans sa composition, tout conduisant au (relativement) court morceau de bravoure qu’est le procès et, davantage, dans le procès à la plaidoirie de Loursat (Raimu, donc).
Mais cette plaidoirie est d’une force si extraordinaire, le grand Raimu s’y donnant avec une telle intensité, un tel talent, une telle puissance qu’elle justifierait presque à elle toute seule qu’on apprécie le film, d’autant qu’on a vu, pendant tout le reste du film, une pauvre créature lamentable et avinée, bafouée par ses serviteurs, ses parents, sa fille, même…et que, le verdict prononcé, Loursat redeviendra évidemment l’ivrogne qu’il est depuis vingt ans, depuis que sa femme l’a quitté…
Une note qui ne manque pas d’intérêt, et qui explique pourquoi j’ai intitulé »Chantier de jeunesse » cet avis : le film – qu’on pourra taxer d’antisémitisme, alors qu’il l’est bien moins que le roman éponyme de Simenon – date donc de 1942. Or, la plaidoirie de Loursat reprend bien des thèmes de l’École des cadres d’Uriage, qui formait, précisément, les cadres des Chantiers : la diatribe de Loursat aux Jurés : »Dans notre ville, pouvez-vous m’indiquer le chemin du stade ? Du vélodrome ? De la piscine ? … Il n’y en a pas ! Mais il y a 132 cafés ! Je les ai comptés », cette diatribe, c’est exactement le ton employé à Uriage contre les buveurs de Pernod, en faveur de la nature, du sport, du grand air. (Je signale aux esprits faux qu’Uriage a fourni nombre de cadres à la Résistance, et qu’il n’y avait d’ailleurs là aucune différence avec l’action de Léo Lagrange, secrétaire d’État de Léon Blum).
Pour crétins qu’ils sont, ces presque adolescents sont moins coupables que leurs parents, faux-jetons, parcimonieux, rapaces, hypocrites, laids…
Et ça fait penser à quoi tout ça ? Un film de la même époque… comme lui interdit à la Libération… Vous ne voyez pas ? Tout simplement Le corbeau, que les Allemands avaient diffusé sous le titre »Une petite ville française »…
Et savez-vous qui a adapté et dialogué le roman de Simenon pour en faire Les inconnus dans la maison ? Tout simplement Henri-Georges Clouzot ! Il y a des choses qui ne s’inventent pas… ■
DVD autour de 17€.
Chroniques hebdomadaires en principe publiées le dimanche.
J’ai vu ce film à sa sortie et je m’en souviens encore et parce que j’étais ado à l’époque et que je me sentais inconnu dans la maison j’avais apprécié qu’on s’intéresse à notre jeunesse. A cette époque les enfants n’aient pas les rois les ados se taisaient les parents avaient tous les droits. J’ai pris ce film pour un plaidoyer , une sorte d’appel à l’aide en faveur de ces ados de la guerre qu’on oubliait dans un monde d’adultes devenu fou.
@Cincinatus : il ne serait pas mauvais que vous puissiez revoir le film, parce que les jeunes gens, salis et corrompus, ne sont pas bien meilleurs que leurs parents vautrés dans leur médiocrité.
Vous savez, Georges Simenon, ce n’est jamais plein de tendresse !