
« La maternité est vue comme un vice : on plaint les mères comme on plaint les alcooliques. »
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Cet entretien est paru dans Le Figaro d’hier, 28 mars. Si l’on excepte une profusion d’anglicismes au fil du dialogue et jusque dans les titres des deux livres qui s’opposent, notre choix est vite fait : accord, sympathie, impératifs sociaux et politiques, avalisent les thèses de Gabrielle Cluzel, femme d’intelligence, de courage et de tradition que nous suivons depuis longtemps et qui suscite, en même temps amitié et respect. Il convient de lui rendre hommage, tout bonnement
ENTRETIEN – Dans son livre « Yes Kids » (Fayard), la journaliste Gabrielle Cluzel s’oppose au mouvement « no kids » et plus largement aux discours prônant le renoncement à donner la vie. Pour elle, la culpabilisation de la maternité s’inscrit dans le sillage de la culpabilisation de l’Occident.
Gabrielle Cluzel est journaliste, rédactrice en chef de Boulevard Voltaire, chroniqueuse à CNews et Europe 1. Elle publie Yes Kids. La colère d’une mère face aux nouveaux diktats de la famille (Fayard, 2025).
LE FIGARO. – Votre livre s’intitule Yes Kids , en réponse au mouvement «no kids». En quoi celui-ci est-il intrinsèquement néfaste pour la société ?
Gabrielle CLUZEL. – Il a généré une maternophobie ou une «puérophobie» d’atmosphère, qui infuse dans toute la société. Des élites parisiennes à ma campagne aveyronnaise, des parents m’expliquent – à regret – que leur fille ne souhaite pas avoir d’enfant, suscitant parfois une incompréhension entre générations. Je me suis demandé comment la psychanalyste Corinne Maier avait pu en venir à écrire un livre comme No kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (J’ai lu, 2024). Il y a quelques années, faire référence à une naissance en tant qu’«heureux événement» était une lapalissade. Or on pend désormais Lapalisse tous les matins : lorsque le président américain affirme qu’il y a deux sexes, il suscite des cris d’orfraie. Associer maternité et bonheur est devenu transgressif. J’ai choisi un titre en anglais – cela peut surprendre – pour répondre à No kid. En énumérant quarante raisons pour ne pas avoir d’enfant, ce livre aurait pu sembler humoristique. Mais il y a une véritable idéologie sous-jacente à cet ouvrage, qui a été traduit en onze langues et célébré au point que Maier a été sacrée héroïne de la contre-culture par le New York Times… Il y a un mouvement de fond, nourri par la mentalité «no kids».
Récemment, plusieurs articles de presse allaient dans ce sens : l’un d’entre eux expliquait qu’avoir un enfant revenait financièrement à perdre une maison ! Un autre, plus psychologique, se focalisait sur le «rejet maternel». La notion est d’une violence effroyable et néglige que le vrai malheur est d’avoir un enfant de moins, pas de plus. Une naissance peut conjoncturellement inquiéter, mais ce n’est pas un malheur. En plus d’être néfaste pour la société, cette mentalité représente un conditionnement insidieux. Si vous demandez à des filles en maternelle si elles veulent être mères, toutes répondent par l’affirmative, comme me le confiait une institutrice. On dit que la vérité sort de la bouche des enfants dans le sens où ils sont encore proches de l’état de nature – ils n’ont pas été formatés par la société. Le fait que, plus tard, les femmes ne souhaitent plus avoir d’enfant prouve que le discours féministe a tort en soutenant que les femmes sont conditionnées à la maternité par la société. Les filles perdent leur envie d’avoir un enfant en grandissant. Il y a une injonction contradictoire : on leur dit qu’elles n’ont pas à se sacrifier pour la société en ayant des enfants, mais, dans le même temps, qu’elles doivent sacrifier leur envie d’enfant à l’écologie et la planète.
Vous estimez que les femmes subissent une injonction à la «maîtrise de leur fécondité». Qu’entendez-vous par là ?
On fait comprendre aux femmes que la fécondité est une excroissance encombrante. Il faudrait la traiter tout au long de la vie, comme une affection chronique, ou radicalement s’en débarrasser par une ligature des trompes (prise en charge par la sécurité sociale, même chez les 18-25 ans). Dans notre pays, rien n’est prédéfini : il y a des passerelles dans les études, des reconversions professionnelles, des divorces… Mais on laisse les jeunes filles prendre des décisions radicales à 20 ans sans savoir quel sera leur état d’esprit plus tard, avec seulement quatre mois de délai à la suite de la première consultation médicale. Au lieu de s’épanouir de toutes les façons, du cerveau à l’utérus, on dit aux femmes de se départir de leur maternité. C’est un peu la fable du corbeau et du renard : l’homme est une ruse du patriarcat, car il encourage la femme à se départir de la maternité tandis qu’il peut lui prendre ce privilège – la CAF parle d’hommes enceints.
Même dans les civilisations qui oppriment les femmes, le privilège d’être mère n’a jamais été mis en cause. En l’occurrence, on dissuade les femmes de quelque chose qu’elles ne connaissent pas encore
Il faudrait inverser ce discours ambiant : les lieux communs sont aujourd’hui des transgressions, il faut donc les répéter. Oui, la maternité fatigue, mais c’est la plus belle rencontre que l’on puisse faire dans une vie. Dans No kid, Maier liste les situations qui épuisent un parent, comme si les bébés allaient stagner à dix-huit mois toute leur vie. Mais les voir grandir est une joie immense. De même, le débat sur les allocations familiales est faussé : on les diminue en partant du principe que l’on ne fait pas des enfants pour avoir de l’argent. C’est vrai, mais on peut être dissuadé d’en avoir si l’on n’a pas suffisamment d’argent pour les élever et, plus symboliquement, une allocation agit comme une reconnaissance de la société. Cet argent reconnaît l’importance de la maternité.
Selon vous, si Simone de Beauvoir avait eu des enfants, elle aurait changé de doctrine. En quoi la maternité vous a-t-elle intellectuellement bouleversée ?
Simone de Beauvoir, sans avoir eu d’enfant, porte un regard sur la maternité. On dénie aux hommes leur légitimité de s’exprimer sur des questions liées au féminisme, car ils n’ont pas d’utérus, mais en un sens on pourrait presque rétorquer la même chose à Simone de Beauvoir. Le problème n’est pas tant qu’elle s’exprime sur un sujet qu’elle n’a pas vécu, d’ailleurs, mais l’influence qu’elle a eue. Marguerite Duras, elle, a perdu un enfant et en a compris le prix : «ne pas avoir d’enfant, c’est comme ignorer la moitié du monde», dit-elle. La maternité est une expérience incarnée : elle modifie la vie d’une femme, elle exacerbe ses sentiments, ses sens, un peu comme la sexualité dans un autre registre. C’est une expérience physique, pas intellectuelle.
À nature de travail, fonction et temps égaux, il y a peu de différences entre le salaire de l’homme et de la femme. En revanche, il y a un fort différentiel entre l’homme et la mère et même entre la femme qui n’a pas d’enfant et la mère
Le mouvement féministe a décidé, par son discours, de priver les femmes de cette expérience physique. On pousse les gens à voyager, à se rencontrer, à lire, car ce sont des belles expériences, mais on ne promeut plus cette expérience propre aux femmes. Pourtant, même dans les civilisations qui oppriment les femmes, le privilège d’être mère n’a jamais été mis en cause. En l’occurrence, on dissuade les femmes de quelque chose qu’elles ne connaissent pas encore. Cela renvoie à une épouvantable idée selon laquelle l’utérus et le cerveau seraient inversement proportionnels : plus vous avez d’enfants, plus vous êtes niaise, avec un cerveau atrophié. En 2018, lors d’une conférence sur le développement du continent africain, Emmanuel Macron avait déclaré : «présentez-moi la femme qui a décidé, étant parfaitement instruite, d’avoir sept, huit, neuf enfants». J’ai trouvé cette phrase profondément raciste et néocolonialiste. De façon universelle, cela implique qu’une femme qui a plusieurs enfants ne l’a pas choisi, là où la femme occidentale ferait le choix de la contraception. Pour Maier, l’enfant représente d’ailleurs un «idéalisme niais». C’est très péjoratif.
Vous estimez que les mères, surtout de familles nombreuses, représentent la minorité la plus discriminée. En quoi ? De quoi cette inégalité est-elle le nom ?
Chaque année, on proclame que le 8 novembre, à 16h48, les femmes doivent arrêter de travailler en raison d’une inégalité de salaire par rapport aux hommes. Or les statistiques sur le sujet sont fines. À nature de travail, fonction et temps égaux, il y a peu de différences entre le salaire de l’homme et de la femme. En revanche, il y a un fort différentiel entre l’homme et la mère et même entre la femme qui n’a pas d’enfant et la mère. C’est donc celle-ci qui est victime de «discrimination», pour reprendre la terminologie. C’est presque intuitif : elle a de fait dû se mettre en retrait, ce qui a ralenti sa progression, si elle n’a pas fait le choix de se mettre à temps partiel ou de se réorienter professionnellement au profit d’un métier moins chronophage. La mère a été absente des débats sur la réforme des retraites alors qu’elle devait en être le centre. De nombreuses femmes politiques ont des enfants et confient aux journaux people que c’est merveilleux ; or très peu défendent les mères sous peine de se faire traiter de pétainistes. Les mères sont ainsi les vraies discriminées, mais personne ne s’occupe de leur sort, surtout pas le discours féministe dominant qui est dépourvu d’un courant de défense de la maternité. Cette dernière est vue comme un vice : on plaint les mères comme on plaint les alcooliques. Pourtant, une majorité de femmes a des enfants : défendre la mère, c’est massivement défendre la femme.
En outre, cette culpabilisation de la maternité s’inscrit dans la culpabilisation de l’Occident. C’est le point culminant de la cancel culture. ■
Gabrielle Cluzel, Yes Kids. La colère d’une mère face aux nouveaux diktats de la famille, 208 p., 21.50 euros. Fayard
Si on gagne une maison en n’ayant pas d’enfant, qui en héritera?
Si on épargne la planète, qui en a vu d’autres, en renonçant à avoir des enfants, à qui la laisserons nous?
Dans le vrai