
Une chronique qui se veut ironique – et l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Cette chronique du lundi est parue dans Le Figaro du 31 mars. Elle ne manque pas à son ambition de drôlerie ironique reflétant, de fait, l’actualité et chargée de sens. Discutable d’ailleurs… Bonne lecture !
CHRONIQUE – Chaque semaine, pour Le Figaro, notre chroniqueur pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, il imagine les prochains pas du premier ministre, qui vient de passer le cap symbolique des cent jours à la tête du gouvernement.
Les cent premiers jours ont été un franc succès. Le gouvernement n’a pas été censuré, les banlieues ne se sont pas soulevées, les taux d’intérêt sur la dette française ont augmenté, mais pas au point de provoquer une faillite, tandis que l’insécurité et l’islamisation, bien qu’en progression, ne touchent pas encore le 7e arrondissement de Paris. Le déclin est géré d’une main de maître. Même les débats agitant la société se sont apaisés, le gouvernement les ayant absorbés en son sein. En effet, plutôt que de choisir une ligne, François Bayrou a choisi de toutes les représenter.
Sur la question du voile dans le sport, par exemple, la moitié du gouvernement s’oppose à l’autre moitié du gouvernement. Cela permet à l’exécutif de ne jamais avoir à prendre une décision, tout en donnant l’impression aux Français – quelles que soient leurs opinions – que le gouvernement pense comme eux. Et pour couper l’herbe sous le pied des contestataires de tous poils, François Bayrou a trouvé une solution innovante : ne faire aucune réforme susceptible de mécontenter qui que ce soit. Récit des cent prochains jours.
Jour 101. Bruno Retailleau passe sur LCI pour expliquer qu’il aimerait agir, mais qu’il ne le peut pas à cause des juges qui entravent son action.
Jour 110. Le gouvernement parvient à expulser 4 individus sous OQTF. Le Parti socialiste, vent debout contre cette violation des droits de l’homme du citoyen algérien, menace de censurer le gouvernement. En coulisses, François Bayrou se veut rassurant : le bilan net de la journée est positif, promet-il, puisqu’il est entré sur le territoire beaucoup plus de sans-papiers violents qu’il n’en a été expulsé. La gauche pousse un soupir de soulagement.
Jour 115. François Bayrou est pris d’une nostalgie de sa vie d’avant. La ville de Pau lui manque. Il est en manque de Pau.
Jour 120. Bruno Retailleau passe sur CNews pour expliquer qu’il aimerait agir, mais qu’il ne le peut pas à cause des juges qui entravent son action.
Jour 130. Bruno Retailleau évoque le cas Boualem Sansal. Il promet que bientôt arrivera le moment où l’on ne sera pas loin du moment où l’on pourra envisager d’évoquer la pertinence d’un éventuel début de réponse graduée à l’Algérie. Sa déclaration scandalise. « Total soutien à mes frères algériens », tweete Jean-Michel Apathie. « Je suis partisan d’une diplomatie de la douceur et de l’amour plutôt que de la brutalité », affirme Jean-Noël Barrot.
Le problème, analyse un éditorialiste de gauche, c’est que si nous ne sommes pas suffisamment gentils avec l’Algérie, une partie de l’immigration (qui d’ailleurs est une richesse et ne pose aucun problème) risquerait de se sentir stigmatisée, et donc de se soulever et de se livrer à des actes de violence. De son côté, le Collège de France, par l’intermédiaire de Patrick Boucheron, livre une analyse historique profonde : « La France a colonisé l’Algérie. » Finalement, après avoir consulté les meilleurs experts (le recteur de la grande mosquée de Paris et Yassine Belattar), Emmanuel Macron envoie un SMS à Abdelmadjid Tebboune : « Ne t’inquiète pas, moi je t’aime < 3 ».
Le nom de François Bayrou est évoqué pour le prix Nobel de la paix. Mais les Suédois, tête en l’air, le décernent par inadvertance à François Baroin.Jour 160. Lancement des États généraux de la dépense publique. D’une durée de six mois (ils mobiliseront experts, universitaires, cabinets de conseil et collégiens tirés au sort et logés au palais de Versailles), ils devront aboutir à la création d’un haut-commissariat à la Dépense Publique. Celui-ci aura pour mission d’élaborer des recommandations concernant la structuration, la gouvernance et la rémunération des comités opérationnels responsables de l’organisation de conventions citoyennes sur la dépense publique. Dans un souci de transparence démocratique, les résultats de ces consultations seront soumis à validation par une commission spéciale temporaire, qui transmettra ses conclusions à un secrétariat général ad hoc.
Jour 180. François Bayrou déplore la « submersion migratoire », contre laquelle on ne peut rien faire, malheureusement.
Jour 181. Lancement des États généraux du vivre-ensemble. Des détenus en réinsertion, des islamistes radicalisés, des suprémacistes blancs, des militants identitaires, des policiers, des dealers de drogue et des chefs de gang Marseillais sont réunis pour plusieurs journées de débat – encadrées par des sociologues chargés de les sensibiliser à la masculinité toxique, à la déconstruction des stéréotypes de genre et à la fluidité de genre. Rapidement, l’hostilité cède la place à la fraternité. Racistes et racisés ; policiers et délinquants ; militants identitaires et islamistes : tous sont soudés par leur aversion à la sociologie. Les méthodes de François Bayrou sont saluées. On envisage d’envoyer des sociologues à Gaza pour rétablir la paix entre Israéliens et Palestiniens. Le nom de François Bayrou est évoqué pour le prix Nobel de la paix. Mais les Suédois, tête en l’air, le décernent par inadvertance à François Baroin.
Jour 200. Bruno Retailleau passe sur BFMTV pour expliquer qu’il aimerait agir, mais qu’il ne le peut pas à cause des juges qui entravent son action. ■ SAMUEL FITOUSSI
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